Marcel Proust, un grand écrivain engagé et militant politique du XX ème siècle.

Photo Man Ray 18 NOVEMBRE 1922 Il y a bien longtemps que les lèvres de sa mère ne se sont plus posées sur ses joues. Elle était partie et l’avait laissé seul. Seul dans sa chambre glacée de la rue Hamelin. Longtemps il s’était couché de bonne heure, puis, insomniaque, il veille toute la nuit, pour écrire. Ecrire à ces amis, écrire une recommandation, remercier, se rappeler au bon souvenir d’un journaliste, d’un éditeur, d’un membre de jury, encore une recommandation pour Françoise ou Céleste, puis essayer d’aller au bout de cette recherche qui le hantait tant. A présent, il suffoque. Assailli sans cesse par les mots, il en est dévoré. Intraitables mâchoires, contre le corps , « il faut à la fin que l’esprit se rende » Il avait toutefois réussi, en partie : il écrit « fin » mais est-ce la fin, la fin de quoi au juste… Tant de phrases restent encore à redresser, tant de becquets et de paperoles à déplacer. En revoyant une dernière fois au Louvre, La Vue de Delft et le petit pan de mur jaune, il attrape ce courant d’air, qu’il ne veut pas soigner. Au moins lui, ne s’est pas écroulé devant le tableau. (1) Il écrit maintes fois à Pablo Picasso, tout Paris en parle, il voudrait tant voir son atelier, ces étranges peintures, mais le peintre espagnol se méfie-t-il de ce pédé mondain et l’ignore-t-il… le snobe. Allongé sur son lit, les yeux à peine ouverts, il aperçoit des formes au plafond, qui s’évanouissent. Le temps des amants déjà bien loin. Frissonnant, malgré son lourd manteau et ses couvertures qui lui servent déjà de cercueil, il se souvient de ce trésor d’entre les jambes qui triomphe et puis retombe. Ce tourment, maintenant, ne l’emporterait plus dans ces improbables nuits parisiennes. La chute de reins, le galbe des fesses croquantes et le visage de Lucien, de Reynaldo, d’Alfred, d’Albertine, sont pourtant, toujours présents, quand ses yeux se referment. Ainsi meurt Marcel Proust. « La Recherche du Temps perdu se présente comme l’exploration des différents systèmes de signes, qui s’organisent en cercles et se recoupent en certains points. Car les signes sont spécifiques et constituent la matière de tel ou tel monde. L’œuvre de Proust est fondée, non pas sur l’exposition de la mémoire, mais sur l’apprentissage des signes... La recherche est tournée vers le futur, non vers le passé » G.Deleuze, Proust et les signes

Le propos qui suit s’efforce de mettre au clair un effet de la lecture de La Recherche du Temps Perdu. Il pourrait avoir pour titre : Proust et moi. Non que Proust soit placé dans une sorte d’égalité illusoire mais qu’il amène son lecteur à se reconsidérer dans tous les sens du verbe. Dans ce cadre, Proust a rendu sensible quatorze ans de journalisme engagé. Photo : Jacques Emile Blanche 1891 Quatorze ans qui se trouvent éclairés, interrogés, affinés par la lecture de son oeuvre. Ainsi, son souci de la vérité même quand elle expose politiquement, sa position pendant l’affaire Dreyfus ou lors de la séparation de l’Église et de l’État jalonnent le développement pour ensuite aborder la relation de Proust à l’histoire de son temps, la “Grande guerre“, ou à trois questions de société aujourd’hui plus accentuées : l’homosexualité, le féminisme et même l’environnement Marcel Proust, le courage de la vérité C’est peu dire que tout le monde connait Proust, mais à cause de cela cette connaissance passe par les caricatures de sa personne, de son milieu et de son œuvre. Marcel Proust ne faisant rien, bien entendu, pour aller à l’encontre de cette représentation, bien au contraire, ainsi que son portrait réalisé quand il a vingt ans ans à Trouville par Jacques Émile Blanche ou encore la photo d’Otto Wegener quatre ans plus tard, nous imposant l’idée d’un jeune homme précieux, snob, presque vicieux, et toujours aussi poseur malgré son regard profond. Pour autant il serait superficiel d’une part d’assimiler son tropisme mondain avec la “Belle Epoque“ lui qui eut un regard si cruel, si acide sur son milieu et d’autre part de l’enfermer dans ce moment historique passé en faisant de lui le prototype même de l’écrivain de la frivolité ou du désengagement. Il faut bien se rendre à l’évidence : cet écrivain soi-disant reclus était informé du monde extérieur dans ses moindres détails. Proust a été un écrivain, un intellectuel et un militant engagé. Et pourtant il va disparaître et personne ne sait qu’il est le plus grand écrivain politique du siècle. Né dans une famille très instruite, surtout du fait de la fonction de son père (qui fut envisagé comme Ministre de la Santé) et ses relations, (dîners, rencontres), le jeune Marcel fut baigné, dès son plus jeunes âge, dans la politique. Ces relations et ses amours d’enfance eurent pour objet des filles d’ambassadeur ou d’un président de la République. Il fut, au Lycée Condorcet, élève d’Alphonse Darlu très influent professeur de philosophie de la III République. Vint ensuite sa formation universitaire, puisque, Proust a suivi les cours de l’Ecole libre des sciences politiques (futur Sciences-Po) en section des affaires internationales ainsi que les cours de Bergson à la Sorbonne. Jeune adulte, il fréquente avec assiduité les bancs de l’Assemblée Nationale, du Sénat, suivant les grands dossiers ; il est révolté par les scandales « des affaires » (Panama, des décorations (2) Boulanger etc…), les massacres de masse des arméniens en 1896, l’annexion de la Crête par la Grèce, les événements en Chine (3) la Guerre des Boers, celle des Balkans, les crises marocaines….

Il rencontre, correspond avec les grands hommes politiques de l’époque, les félicitent ou peut les critiquer sans retenue y compris en public dans les articles publié dans la revue Le Banquet, au grand dam de ses co-rédacteurs qui se désolidarisent de lui. Il participe au cercle parlementaire de réflexion dit de la rue « Serpente » et admire les grands orateurs Jaurès, Cachin, Guesdes, Briand, mais aussi Barrés et Maurras. De cette époque on peut considérer que le jeune Proust, est de sensibilité socialiste, lui qui n’est pourtant d’aucun parti, ne se faisant aucune illusion sur les hommes politiques, et a même tendance à les mettre « dans le même sac ». Voilà pour sa formation, examinons maintenant sa vie de militant politique qui elle aussi fut très active. L’affaire Dreyfus De l’accusation jusqu’à la condamnation à la déportation du Capitaine Dreyfus, le 22 décembre 1894, Jean Jaurés demanda la peine de mort (4). La majorité des élus socialistes est alors antisémite. Marcel Proust, qui a vingt-trois ans, défend le capitaine Dreyfus, Jaurès lui emboîte le pas à partir de Janvier1898. Proust de son côté constitue pour cela le premier lobby, contre son père et contre l’establishment politique et catholique. Il enverra d’ailleurs son premier ouvrage Les plaisirs et les jours au colonel Picquart, injustement accusé et emprisonné. Il fallait oser. Jean Santeuil, ce roman avorté, publié en 1952, peut être considéré, aujourd’hui, comme un « livre noir » de l’affaire Dreyfus. De cette grande bataille politique du siècle qui a fondé la figure de l’intellectuel engagé et en partie les valeurs de cette république démocratique, Proust fut l’intraitable combattant. Non seulement, il en fut, mais loin de son supposé nombrilisme, il se tient sur le front, en première ligne. Quand le milieu social auquel il désire le plus accéder, est, comme toute une « élite » ambiante, antisémite, lui affiche crânement ses opinions politiques et défend encore et toujours ce capitaine, ce Juif. Quel jeune trader, auditeur/conseil, quel jeune sciences-policé, Rastignac d’aujourd’hui oserait défier son milieu socio-professionnel, avec des idées opposées à celui-ci ? Quel écrivain afficherait ses opinions politiques à l’opposé de celle de l’élite médiatico-salonnarde dont il attend des récompenses ? (5) Stigmatisé dans la presse comme juif, par le député Louis Drumont vomissant son racisme et son antisémitisme depuis son « comité national antijuif », Proust avait simplement répondu, « qu’il ne voulait pas l’être ». Quelle modernité, quelle vision, de ne pas vouloir se laisser enfermer, déterminer, par une croyance qui veut encore aujourd’hui se faire passer pour une essence ( comme toute religion).

Loi de Séparation de l’Église et de l’État Quelques connaisseurs objectent qu’il n’était pas si progressiste que cela puisqu’il s’opposa fermement dans le deuxième grand combat politique de ce début du XXe siècle à la Loi de Séparation de l’Église et de l’État. L’inauguration de la statut de Renan, à Tréguier. La troupe contenant la foule. L’Illustration Signe manifeste qu’il avait changé de camp ou pire qu’il n’avait pas quitté son milieu de rentiers conservateurs et, comme le disait si bien la presse (L’Oeuvre) d’être un simple écrivain arrivé par « le bénitier et la réaction » ? Une fois avant-gardiste et progressiste une autre fois réactionnaire. Cependant à y regarder de plus près, cette position n’est pas la sienne. Si Marcel Proust s’est bien opposé à la politique anti-cléricale de Combes, il s’est en fait opposé, non pas à la Loi, mais aux amendements rédigés par Aristide Briand . Cette campagne, dont on a peine à mesurer aujourd’hui la violence, fut dantesque : par le nombre des débats (48 sessions de discussion à la Chambre), ou par les manifestations de la population catholique endimanchée en famille (Que nous avons vécu avec la “Manif pour †ous“ ) et sans armes qui étaient contenues par la troupe baïonnettes aux canons, les turbulences sociales sont inimaginables aujourd’hui. Marcel Proust réfutera certains aspects de ce projet de loi sans prendre parti pour autant pour le clergé. Les faits : Proust écrit deux textes très argumentés en 1903 et 1904. Dans le deuxième texte, intitulé La mort des cathédrales, une conséquence du projet de loi Briand  paru dans Le Figaro du 16 août 1904, il s’en prendra particulièrement à l’article 14 du projet Briand. Que dit cet article ? Il traite de la possibilité de louer des édifices religieux à toute autre association. Par cette simple possibilité on interdit de fait d’une part la sacralisation du lieu et d’autre part la possibilité de l’exercice du culte. Interdiction de pratiquer sa religion, tout simplement. L’article de Proust fit grand bruit dans les milieux politiques et particulièrement dans l’entourage d’Aristide Briand, dont le directeur adjoint de cabinet, Grunebaum-Ballin, préparant la loi sur la Séparation, avait été aussi un condisciple de Proust au Lycée Condorcet. Il avait d’ailleurs, écrit un livre au sujet de cette loi, où il citait amplement l’article de Proust, réfutant ses arguments. S’en suivit un échange de lettres et un dialogue entre les deux hommes autour de la préparation de la loi.

L’article 14 n’est pas retenu. Proust avait gagné, lui qui pensait tout comme l’esprit de la loi : « L’État chez lui, L’Église chez elle ».  Dés lors, il soutiendra la loi de la séparation de l’Église et de l’État, ce qui est rarement mentionné. La culture politique ne s’arrête pas là : mieux vaut s’interroger sur sa culture politique : Proust avait-il lu Marx ? Probablement pas, il avait tenu la seule position d’humanité possible, lui l’incroyant qui fait de son narrateur un catholique, considérant que la religion, si elle pouvait être « l’opium du peuple » était avant tout « la chaleur d’un monde sans cœur » (6) LA GUERRE DE 1914-1918 Le 2 août 1914 dans une lettre à son cousin Hauser il annonce que cette guerre, qui n’a pas encore été déclarée, sera une vraie boucherie « des millions d'hommes vont être massacrés dans une guerre des mondes comparable à celle de Wells. » .Il la compare au déluge biblique. En plein charnier de 14-18, Marcel Proust, évoque les désertions, les « camps de concentration », dénonçe à la fois cette abomination, et cette propagande politico-médiadico-militaire, sans être pour autant anti militariste, et affiche sa germanophilie en pleine guerre militaire autant qu’idéologique où la furie patriotique et germanophobe sont omniprésentes. Dans cette guerre totale où l’hystérie nationaliste criminelle sévit, une telle position peut lui valoir une exclusion sociale ou même la mort. Répondant à Barrés et à ses injonctions patriotiques, il écrit : « Dès le début de la guerre M. Barrès avait dit que l’artiste (en l’espèce Titien) doit avant tout servir la gloire de sa patrie. Mais il ne peut la servir qu’en étant artiste, c’est-à-dire qu’à condition, au moment où il étudie ces lois, institue ces expériences et fait ces découvertes aussi délicates que celles de la science, de ne pas penser à autre chose – fût-ce à la patrie – qu’à la vérité qui est devant lui. »

Le 19 juillet 1919 lors de la publication du manifeste « Pour un parti de l’intelligence » signé par Bourget, Halévy, Jammes, Maurras etc…et réclamant une Fédération intellectuelle de l’Europe et du monde « sous l’égide de la France gardienne de toute civilisation », Proust répond avec vigueur contre ce chauvinisme intellectuel et rappelle que la France n’a aucun droit de veiller sur les littératures du monde. On peut considérer, dans le dernier roman de la Recherche, Le Temps Retrouvé, alors qu’il décrit la guerre de “l’arrière“, que cette guerre lui paraît un objet fantastique, une entreprise véritablement apocalyptique : « “Maintenant que l’Allemagne a voulu la guerre, les dés sont jetés “, la vérité c’est que chaque matin on déclare à nouveau la guerre. Donc celui qui veut la continuer est aussi coupable que celui qui l’a commencé, plus peut-être, car ce premier n’en prévoyait peut-être pas toutes les horreurs » Dans le Temps Retrouvé il déconstruit, incontestablement l’idéologie belliciste de l’ensemble de la société française. Il dénonce la désinformation de la propagande de guerre : « Mais on lit les journaux comme on aime, un bandeau sur les yeux. On ne cherche pas à comprendre les faits. On écoute les douces paroles du rédacteur en chef, comme on écoute les paroles de sa maîtresse. On est battu et content parce qu’on ne se croit pas battu, mais vainqueur. » Mesure t-on bien, aujourd’hui l’exemplarité d’une telle position, nous qui venons de sortir d’une période de « bourrage de crâne », d’exclusion sociale et d’infamie citoyenne pour tous ceux et celles qui ont critiqué la crise politico-sanitaire du gouvernement et se sont opposés au pass sanitaire. Devant la destruction de la cathédrale de Reims, cathédrale du sacre des rois de France, chef-d'œuvre de l'art gothique, emblème d’une partie du roman national, et à l’époque symbole de la haine franco-allemande, la propagande va se déchainer ... Albert Londres, jeune journaliste encore inconnu, écrit le 29 septembre 1914, dans les colonnes du journal Le Matin, « ce n’est plus elle, ce n’est que son apparence. C’est un soldat que l’on aurait jugé de loin sur sa silhouette toujours haute, mais qui, une fois approché, ouvrant sa capote, vous montrerait sa poitrine déchirée. » Des intellectuels reconnus le rejoignent comme l’anticlérical Anatole France, qui écrit « les barbares ont incendié un des plus magnifiques monuments de la chrétienté. Ils se sont ainsi couverts d’une infamie universelle et le nom allemand est devenu exécrable à tout l’univers pensant. »  Romain Rolland, connu pour son esprit peu nationaliste, a ces mots : « Une œuvre comme Reims est beaucoup plus qu’une vie : elle est un peuple, elle est ses siècles qui frémissent comme une symphonie dans cet orgue de pierre ; elle est ses souvenirs de joie, de gloire et de douleur, ses méditations, ses ironies, ses rêves ; elle est l’arbre de la race, dont les racines plongent au plus profond de sa terre et qui, d’un élan sublime, tend ses bras vers le ciel. » Les nombreux témoins de l’incendie de Notre-Dame comprennent. Et que dit Proust ? L’admirateur sans borne des églises, des cathédrales et de leur pierres mêmes (Ruskin et Emile Mâle avaient été ses maîtres) ? Par l’entremise de son narrateur il répond au Baron de Charlus, qui lui opposait les arguments cités ci-dessus : “ Les cathédrales doivent être adorées jusqu’au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les vérités qu’elles enseignent. Le bras levé de St Firmin dans un geste de commandement presque militaire disait : Que nous soyons brisés, si l’honneur l’exige. Ne SACRIFIEZ PAS DES HOMMES (je souligne) à des pierres dont la beauté vient justement d’avoir un moment fixé des vérités humaines » (7)

Le 31 mai 1918, Marcel Proust dans une lettre à Madame Straus, écrit « je pleure et j’admire plus les soldats que les églises qui ne furent que la fixation d’un geste héroïque, aujourd’hui à chaque instant recommencé » Proust, loin de l’enfermement supposé dans sa chambre, prouve encore une fois qu’il est bien dans le monde et que celui-ci est en lui, et si son exaltation de l’art est certes comme une obsession, il n’en demeure pas moins que les vérités et les sentiments humains que cet art exprime sont toujours supérieurs. Quelle leçon ! En 1948 Sartre publie Qu’est-ce que la littérature ? évoquant au début et à la fin le devoir pour un écrivain de s’engager dans son siècle. Sartre fût sans conteste l’écrivain engagé de la deuxième moitié du XX siècle. Dans sa conférence de 1964, Que peut la littérature ? organisé par les étudiants communistes à la Mutualité, Sartre aurait pu citer Proust, s’il ne l’avait pas délibérément refoulé en public et admiré en privé.(8) Si comparaison n’est pas raison, il n’est pas inutile de rappeler le comportement de Sartre de 1941-1943 (9).

L’homosexualité et le féminisme chez Proust Peut-on parler d’homosexualité en plein début du XXe siècle ? (10) Proust n’a pas été un militant affiché, loin de là (ce que lui reprocha toujours Gide), et sera tourmenté par ses sentiments restant très discret sur ses relations jusqu’à la mort de sa mère en 1905. Robert de Flers, Lucien Daudet, Marcel Proust 1894 Mais quelle mise en littérature, quel regard prêté à ce narrateur hétérosexuel, dans Du côté de chez Swann qui accorde une large place à l’enfance, roman initiatique et qui dans son milieu, nous fait déjà spectateur d’une scène saphique entre Mlle Vinteuil et son amie qui se double en profanation de l’image du père (Mlle Vinteuil crache sur le portrait de son père.) Sans compter l’onanisme du narrateur. Le ton est donné…“la descente aux enfers“ ne fait que commencer, elle atteint son paroxysme dans La Prisonnière. Il faut bien se souvenir que l’époque voit l’homosexualité comme une dépravation, une maladie ou une tare. Par exemple, les antisémites assimilent les Juifs à des hommes décadents, c’est-à-dire efféminés, donc homosexuels… Proust reprend cet “air du temps“ en en démontant les procédés. (1

Un écrivain foncièrement « féministe ».` Que ce soit avec sa grand-mère (Saintsimonienne) ou sa mère, femmes libres et instruites, que ce soit dés son plus jeune âge, par la lecture des œuvres de Georges Sand, Georges SAND citée à de nombreuses reprises dans La Recherche, et grande figure influente du féminisme au XIXe siècle que ce soit avec ses nombreuses amies ou encore avec les femmes libres, intelligentes et influentes qu’il fréquenta avec assiduité et qui tenaient salons, Marcel Proust ne cessera de mettre en valeur les femmes à travers des qualité qu’elles auraient en propre. Pareillement on suivra tout le long de son oeuvre, les relations de Marcel, le narrateur, avec les figures féminines que ce soit dans l’enfance et son premier amour avec Gilberte mais aussi avec Gisèle, Andrée, Rosemonde…, ces « Jeunes Filles en fleurs“, bande de mouettes, “tribu de barbares“ qui sévissent sur le front de mer. Filles de nouveaux riches, elles sont sauvages, insolentes, sportives et non vierges préraphaélites, vision inouïe et annonciatrice des femmes de la fin du XXe siècle. Leurs attributs sont les clubs de golf, les raquettes de tennis, la bicyclette, le sport, la parole franche et le langage fleurie. Certains les voyant même comme précurseur de la théorie du genre. Sans parler de la figure centrale d’une d’elle ; Albertine, la fille « fast » à la mode, rapide pleines de facéties, sans oublier son vélo, « la bacchante à bicyclette » couple par excellence de la libération et de l’indépendance des femmes de la fin du XIXe et tout le long du XXe siècle. (12). « “Une maitresse ! “, en me reportant à l’influence que celle de St Loup semblait avoir eue sur lui et qui me permettait de me rendre compte à quel point les femmes avec lesquels ils vivent affinent les hommes » (13) Qui écrira un essai sur ce thème inexploré ? Albertine est aussi, ne l’oublions pas, une figure de l’amour (trois des sept titres sont liés à elle : Jeunes Filles, Prisonnière et Albertine disparue).

Garçonnes 1928 Un romancier défenseur de la nature et de l’environnement. Marcel Proust n’a nullement été un militant de l’écologie et de l’environnement politique, mais son œuvre est parcourue de dizaines d’espèces d’oiseaux ; des alouettes, des bartavelles, des chardonnerets, des colombes, des geais, des coucous, des pinsons, des serins, des rossignols…. d’ailleurs le troisième volume “À l’Ombres des jeunes filles en Fleurs“ n’a-t-il pas failli s’appeler “ Les Colombes Poignardées“. Les arbres sont aussi célébrés ainsi que les espèces de fleurs qui nous entourent constamment. Le romancier n’est ni entomologiste, ni botaniste, mais que le lilas développe son parfum avec la pluie, que l’héliotrope ne livre sa douceur qu’au soleil ne lui suffit pas il va jusqu’à dialoguer avec les feuille des arbres pour leur demander des nouvelles des aubépines, qui sont ces premiers amours de fleurs. Et que ne fait-il pas dire à l’orchidée… nous indique sans aucun doute que son attention extrême au vivant, est la condition même pour que la vie se réalise. Cela ne nous parle-t-il pas encore plus aujourd’hui ?

À l’écoute des petites gens. Peu d’écrivains ont dans leur vie privée porté une attention et une générosité aussi grande et n’ont consacré autant de leur temps, si précieux, et de leur argent, aux gens du peuple, aux gens de peu. Quant à son œuvre elle est aussi un roman du peuple disséminé : les Françoise, Eulalie, Albertine, Aimé, le personnel de Balbec et tout ce monde de la domesticité, qu’il décrit en faisant vivre et leurs langues et leurs conditions, fait société. “On trouve que l’aristocratie semble proportionnellement, dans ce livre, plus accusée de dégénérescence que les autres classes sociales. Cela serait-il, qu’il n’y aurait pas lieu de s’en étonner » écrit-il. Dans une scène de A l’ombre des jeunes filles en fleurs, il compare, le soir, la salle à manger illuminée du grand Hotel de Balbec à un aquarium, où le peuple des ouvriers mais aussi des petits bourgeois, s’écrasant le visage sur le vitrage regarde manger cette société luxueuse comme des poissons ou d’ étranges mollusques : «  Une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger ». (14) Dans le Côté de Guermantes, à propos des conditions de travail des valets de pied, le maître d’hôtel alerte sur le fait « …mais tous cela pourrait bien changer, les ouvriers doivent faire une grève au Canada » ou plus loin «  j’ai plus de sympathie pour un intelligent ouvrier que pour bien des ducs ». Alors que Venise est pour Proust et son narrateur la porte du paradis, il ne peut s’empêcher de dire que pour être au plus près de la vérité vraie, il faut aussi la comparer à Aubervilliers, pour ne pas en oublier les aspects misérables. Il donnera raison aux ouvriers syndiqués à la CGT : dans  Le Temps retrouvé, il qualifie les membres du Jockey-Club « d'illettrés » moins capables de comprendre son œuvre que les « ouvriers électriciens de la  Confédération générale du travail » ! Encore en 1904 devant la cathédrale d’Amiens il sera un guide incomparable pour les ouvriers parisiens du groupe “L’Art pour Tous“ créé par Louis Lumet, afin de donner accès à la culture aux plus “humbles“.

Aucun écrivain n’avait comparé son travail d’écriture, avec la préparation populaire d’une simple recette “du bœuf mode“ préparé par Françoise « dont tant de morceaux viandes choisis et ajoutés enrichissaient la gelée ». Ou encore il compare les différents becquets et parties de ses chapitres qu’il devait agencer à un travail de couturière « je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe …Au besoin Françoise (sa servante) ne pourrait-elle pas m’aider à les raccommoder de la même manière qu’elle mettait des pièces aux parties usées de sa robe, ou qu’à la fenêtre de la cuisine, en attendant le vitrier, comme moi l’imprimeur, elle mettait un vieux morceau de journal à la place d’un carreau cassé ». (15) Il avait profondément ancré en lui un égalitarisme sincère « Et puis parce qu’a force de vivre de ma vie, françoise s’était fait du travail littéraire une compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens intelligents » (15) ou encore « les valets de chambre sont plus instruits que les ducs et parlent un plus joli français…le chauffeur a plus de distinction »

Aucun écrivain n’a salué et célébré avec autant d’insistance combien l’aide et la collaboration de Céleste Albaret, sa cuisinière, sa courrière, sa gardienne, son assistante, sa souffre douleur, avait permis, avec d’autres petites mains, l’organisation des différents manuscrits non publiés de son vivant, jusqu’à la citer même dans son œuvre (Sodome et Gomorrhe). Proust détestait qu’on réduise son œuvre, à la psychologie des sentiments ou aux fulgurances d’une nature maladive. Il tenait son œuvre au plus près d’une « force expressive, drue, positive, vraie » comme l’avait décelé Jacques Rivière. Il ne venait pas simplement de construire un nouvel ordre de la langue, de révéler une autre littérature, comme la découverte d’un nouveau continent, il avait ici et là, laissé les traces d’une vision politique singulière. En n’ayant pas peur d’afficher son hypersensibilité, bien plutôt en se fondant sur elle, il propose la vision d’un monde au plus près des sentiments humains, de la nature, du vivant, ayant constamment en son centre, la lutte contre toutes les discriminations, l’égalité avec celui qui n’est pas soi, la considération et la compassion profonde, la tolérance, de l’autre, sans lesquelles aucune humanité ne peut se construire. Proust a porté une regard, plein d’humour, d’ironie, mais surtout sans fard, spectateur cruel et drôle de la bourgeoisie et de l’aristocratie, dénonçant leur « esprit » faussement spirituel, leurs hypocrisies ou les humiliations qu’elles infligeaient : « le Proust mondain est avant tout un immense satiriste » Il est évident qu’à l’époque même et toujours de nos jours, les radicaux, les socialistes, les communistes, les anarchistes, les nationalistes, les catholiques, ne sont que très peu proustiens. Lui n’était pas du tout un révolutionnaire et fustigea les bolchéviques et les anarchistes. À la fin de sa vie on peut classer politiquement Proust dans l’équivalent du centre gauche, centre droit d’aujourd’hui. Il fut citoyen du monde comme un « prêtre de l’esprit » qui s’est laissé conduire « par le seul appétit du vrai hors de toute attention aux exigences de la société »  comme le disait Julien Benda, même si son plaisir suprême était de vivre dans l’écriture, dans la littérature. Il ne mélangea pas pour autant, les deux, lui qui considérait la politique dans un roman comme le bruit d’un pistolet dans un concert. Marcel Proust ne s’est donc nullement détourné du champ politique. Il ne fut pas un déserteur du politique, puisqu’il a déchiffré l’ensemble des signes (Deleuze) du monde comme il se présente à nous . Il s’est tenu, autant qu’il a pu, ferme et droit face à toutes les dominations et a déconstruit, à sa manière, leurs représentations. “Une étrangère a élu domicile dans mon cerveau. Elle allait, elle venait. Bientôt d’après tout le train qu’elle menait je connus ses habitudes. D’ailleurs comme une locataire trop prévenante, elle tint à engager des rapports avec moi. Je fus surpris, de voir qu’elle n’était pas belle. J’avais toujours cru que la mort l’était » (16) Le 18 novembre 1922, Proust meurt à l’âge de 51 ans, épuisé, d’une bronchite qu’il n’a pas voulu soigner et qui par ailleurs l’on ne savait pas encore soigner, comme le rappelle Yves Tadié (17). Il est enterré au cimetière du Père Lachaise à Paris.

Notes : (1) Bergotte, personnage de Proust va s’effondrer et mourir au Musée du Louvre devant la peinture de Veermer “La Vue de Deft“ (2) L’affaire des décorations de 1887, est un scandale d’Etat politico-financier de trafic de décorations, qui éclabousse le président de la République, Jules Grévy, et le contraint à la démission le 2 décembre 1887. (3) En 1911 les forces révolutionnaires, réformatrices et républicaines renversent le régime Impérial qui gouvernait la Chine depuis 221 av Jc La république est proclamée le 1er janvier 1912 avec comme premier président Sun-Yat-Sen. (4) “ Le capitaine Dreyfus, convaincu de trahison par un jugement unanime, n’a pas été condamné à mort.Et, en face de ces jugements, le pays voit qu’on fusille, sans grâce et sans pitié, de simples soldats coupables d’une minute d’égarement ou de violence…Si on n’a pas fusillé pour trahison, c’est parce que l’on ne l’a pas voulu, alors que la loi le permet » Jean Jaurés, Journal Officiel 25 décembre 1894 La Libre Parole, journal antisémite de Drumont titrait, le lendemain «  Bravo Jaurés ! » (5) On peut aussi citer les noms de Marguerite Duras, d’Annie Ernaux, et Philippe Solers, qui n’ont pas ménagé non plus leur milieu social et politique. (6) « La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence que formule son bonheur réel. Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843 (7) Le Temps Retrouvé Folio Classique p102 (8) « Quelqu’un qui m’a beaucoup influencé, mais pas directement, ça ne se voit pas, c’était Proust. […] Proust a été très certainement une des initiations à la littérature moderne » Déclaration de Sartre dans le film d’Astruc et Contat tourné en 1972. Ce même film nous apprend que la découverte de Proust remonte à la classe de première par l’entremise de Paul Nizan. Pour aller plus loin dans la connaissance du regard de Sartre sur Proust voir “Sartre lecteur de Proust“ par Jacques Deguy. “Sartre lecteur de Proust“ par Jacques Deguy. https://books.openedition.org/septentrion/16444?lang=fr -Sartre, admirateur secret de Proust de Young- Rae Ji dans L’Esprit Créateur John Hopkins University Presse Volume 46 Nombre4 Eté 2006 pp44-55

(9) Prenant la succession de R. Aron, à l’Institut Français de Berlin, là où ce dernier avait été bouleversé de la situation en Allemagne, le Jean-Paul Sartre de 1933-1934 ne manifestera pas d’appréhension particulière. Il ne ressentira aucunes émotions, ne proposera aucunes analyses politiques, à la nomination d’Hitler au poste de chancelier, au sujet de l’incendie du Reichstag, sur la nuit des longs couteaux, sur la violence inouïe des membres de la SA envahissant les synagogues et profanant les objets de culte, brisant les vitrines de commerces juifs, humiliant et molestant des Juifs croisés dans la rue. Une passivité, une indifférence, un aveuglement total.Tout juste dira-t-il plus tard : « J’eus des vacances d’un an à Berlin, j’y retrouvai l’irresponsabilité de la jeunesse. » Il avait 29 ans . À la rentrée 1941, il est nommé professeur de philosophie dans la khâgne du lycée Condorcet, à Paris, à la place de Henri Dreyfus-Le Foyer, révoqué par Vichy en 1940, parce qu'il était juif. Comment pouvait-il l’ignorer ? De plus il n’a jamais eu un mot après-guerre pour son confrère juif. Il publiera de nombreux articles dès juin 1941dans le journal Comoedia fondé par René Delange. Comoedia, était une revue hebdomadaire collaborationniste contrôlée et pilotée par la Propagandastaffel, l’organe d’occupation allemand de contrôle de la presse et de l’édition française. En 1944, après la Libération, Sacha Guitry est arrêté par le comité d’épuration pour avoir fait jouer ses pièces devant un parterre d’officiers allemands, tout comme Jean-Paul Sartre, mais lui ne sera pas inquiété : il est vrai qu’il était membre (très) actif du même comité d’épuration. (10) Deux procès pour homosexualité auront un grand retentissement en Europe : - Procès d’Oscar Wilde (1878-1900) écrivain, poète, dramaturge et dandy d’origine modeste et fils d’une nationaliste irlandaise, sera condamné et emprisonné en 1895 pendant 2 années, il mourra en exil à Paris. Il écrira avant de mourir : « Je suis persuadé que nous gagnerons à la fin, mais la route va être longue et rougie de martyrs monstrueux. » -L’affaire Harden-Eulenburg ou affaire Eulenburg désigne le scandale à la suite d'une campagne de presse contre l’entourage présumé homosexuel de l’empereur Guillaume II qui secoua le deuxième Reich de 1907-1909. Cette affaire eu un grand retentissement, alimentant avec délectation la germanophobie française. Pour cette raison, pendant de longues années, les homosexuels furent désignés comme « frappés du mal allemand » -Le bourreau Henri-Clément Samson (1799-1889) fut destitué du fait de son homosexualité. (11) « …qui leur fait comprendre que ce qu'ils appelaient leur amour (et à quoi, en jouant sur le mot, ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l'ascétisme, ont pu ajouter à l'amour) découle non d'un idéal de beauté qu'ils ont élu, mais d'une maladie inguérissable ; comme les Juifs… ceux qui parviennent à cacher qu'ils en sont, ils les démasquent volontiers, moins pour leur nuire, ce qu'ils ne détestent pas, que pour s'excuser, et allant chercher, comme un médecin l'appendicite, l'inversion jusque dans l'histoire, ayant plaisir à rappeler que Socrate était l'un d'eux, comme les Israélites disent que Jésus était juif, sans songer qu'il n'y avait pas d'anormaux quand l'homosexualité était la norme, pas d'antichrétiens avant le Christ, que l'opprobre seul fait le crime… » Sodome et Gomorrhe, tome III, pp. 17-19

L’incipit de ce volume est une partie du vers d’Alfred de Vigny (1797- 1863) « La Femme aura Gomorrhe l'Homme aura Sodome, » Le vers entier st : « Bientôt, se retirant dans un hideux royaume, la Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome, Et, se jetant, de loin, un regard irrité, Les deux sexes mourront chacun de son côté.” La colère de Sanson, d’Alfred de Vigny, 1839 (12) Rosa Mayreder (1858-1938), écrivaine, peintre et féministe autrichienne. Elle écrira deux ouvrages : De la critique de la féminité, 1905 et Genre et Culture,1923 non traduit en français. Elle écrit en 1912 « La bicyclette a fait davantage pour l’émancipation de la femme que tous les efforts du mouvements féministe réunis ensemble ». Si les femmes participaient à des courses de vélo en 1900, elles furent interdites de courir le Tour de France, crée pour les hommes en 1903. (13) A l’Ombre des Jeunes Filles en fleurs. Folio Classique p 249 (14) Le Temps Retrouvé Folio Classique (15) Le Temps Retrouvé Folio Classique p339 (16) (17) Marcel Proust, Yves Tadié Nef Gallimard 1996 Biographie qui fait référence Phrase apparaissant dans Essais et Articles, Bibliothèques de la Pléiade p606. Les images concernant la mort apparaissent dans une phrase remaniée dans Le Côté de Guermantes, Folio Classique p444

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